LES 3000 LACS DE MAZURIE

 

Si vous avez juste un peu envie de surprendre vos amis, annoncez sur un ton dégagé : « Mon bronzage ? Ah oui ! Je suis allé faire quelques jours de bateau en Pologne sur les lacs de Mazurie… »
Ensuite, prévoyez quelques tonnes de questions.

Elles vont suivre, c’est sûr.

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Jusqu’à un passé récent, la Pologne, ou du moins l’image que je m’en faisais, ne correspondait pas précisément à la plus ensorcelante des destinations pour des vacances sur l’eau. L’Europe aidant, tout cela a voltigé en éclat. Révisez vos manuels de géographie. Bonjour se dit dzień dobry, là-bas !
Evidemment, il faut y accéder. La LOT (1) vous emmène jusqu’à Varsovie, puis il faut prendre un taxi ou un minibus, ou le train jusqu’à Mikolajki, point central des lacs de Mazurie. Au début, c’est un peu difficile à prononcer, mais vous verrez, on s’habitue vite.
Petit point géographique pour commencer : la verte Mazurie est l’une des régions les plus touristiques de Pologne, peuplée de forêts immenses fréquentées d’animaux sauvages, et constellées d’une multitude de lacs (on dit qu’il y en a mille) reliés entre eux par des petits canaux charmants et reposants. Une sorte de paradis pour ceux qui pratiquent le tourisme en eaux douces. La Mazurie est le pays de la Mazurka, qui fit les délices de Chopin. C’est aussi le pays des cigognes, et là, ouvrez l’œil. On les aperçoit dans les champs ou dans leurs nids énormes, sur les toits des maisons, des châteaux, et au sommet des poteaux aménagés à cet effet.
On ne navigue pas sur l’ensemble des lacs de la région, mais les principaux Jezoria (2) sont reliés les uns aux autres par de petits canaux charmants parfaitement balisés. Toute cette ribambelle s’enchaîne comme des mares dans un jardin anglais un peu fou, et c’est sans conteste le royaume de la voile et des voiliers de tout poil, pardon, de toutes voiles. Nous avons embarqué à bord d’un superbe cabin cruiser loué par LOCABOAT HOLIDAYS, pour tenter de découvrir ce nouvel Eden touristique un peu différent.
Dans les flots vivent brèmes, anguilles, gardons, ablettes, perches, brochets, tanches et même d’énormes silures. Si vous écoutez les pêcheurs, vous n’avez pas fini… Vous pouvez aussi écouter les cygnes, qui s’y entendent pour faire du gringue et séduire les dames. Tous les moyens sont bons : la petite famille, la ribambelle de jeunes cygnons, et même une fois, un petit niché entre les ailes – « je n’ai plus que celui-là, aidez-moi… » - pour obtenir un bout de pain. Pour un peu, on se croirait à un feu rouge…


La tentation de Mikolajki

C’est à Mikolajki que vous commencerez à réaliser que vous êtes ailleurs. Je ne parle pas de la langue. Le polonais n’est somme toute pas plus compliqué que le mandchou, le finnois ou le serbo-croate. En quelques instants, vous sentirez que l’air est plus léger, l’ambiance plus détendue. Les sourires s’affichent partout, les yeux se posent sur mille nouveautés, ça y est, vous êtes en vacances. Il n’y a pas beaucoup d’endroits comme cela.
Les quais sont le plaisir de celui qui a oublié le bureau. Magasins de vêtements chics et solderies, shipchandler pour l’ambiance laiton et cordages, quelques stands de l’inutile essentiel, jeux d’arcade, restaurants… En s’enfonçant vers le centre ville, on découvre les bijouteries où l’ambre est roi, les épiceries, les grandes surfaces (on peut payer en carte bancaire), et l’église, qui règne sur ce petit monde du haut de sa colline, en diffusant des messes sur haut-parleur. Dans les supermarchés, les rayons vodka surprennent, et les sourires féminins pleuvent. La Pologne, en un mot.
Lorsque les jouissances terrestres ne suffisent plus, une envie irrésistible de prendre le large saisit. Nord ou Sud ? Mikolajki se situe exactement au milieu…


Des mouettes par milliers

Au nord (le premier qui chante Les Corons sort de la pièce) Ryn, Gyzycko, et une pléiade de lacs enchanteurs, propices à la pêche et à la découverte de rivages dissimulés par des haies de roseaux. Au sud, une petite mer, le lac Sniardwy, et le parc Paysager de Mazurie.
Lorsqu’on pique vers le septentrion, via les lacs Talty, puis Rynskie, on file droit vers Ryn, une petite ville située tout au bout du Rynskie. Les rives sont presque entièrement ceinturées de roseaux et d’ajoncs, dont les reflets semblent faire avancer le paysage dans l’eau. Les maisons s’espacent, de petites îles apparaissent, et peu à peu, la forêt envahit les berges. Nous jetons l’ancre au fond d’une anse discrète et déjeunons au chant des merles et des passereaux.
En fin d’après-midi, nous arrivons à Ryn en dépassant un îlot étrange, Duza Wyspa, couvert de milliers de mouettes rieuses qui virevoltent sans fin autour des quelques arbustes de l’endroit, superbement ignoré par un pécheur aux coups de soleils impressionnants, debout dans sa barque blanche. Une future réserve de guano, sorte de Galapagos lacustre et nordique.
Toute la région fut pendant des siècles le fief des Chevaliers Teutoniques, dont les exploits et les faits d’armes sont entrés dans la légende autant que dans l’histoire. Parmi les vestiges de cet ordre de moines-soldats, la forteresse de Ryn (XIVe siècle) domine de ses hauts murs la petite ville aux maisons colorées. Un château fort grandeur nature où les enfants ne s’ennuient pas une minute au milieu des armures de tout poil… A quelques centaines de mètres, l’un des derniers moulins à vent qui parsemaient autrefois les collines alentour, et une tour solitaire octogonale, qui coiffe la vieille partie du cimetière.
Nous repartons au matin découvrir les autres lacs. Soudain, une cigogne surgie de nulle part passe majestueusement devant l’étrave. Je n’ai que le temps de me précipiter sur l’appareil pour la capturer en plein vol. Magique !


Gizycko

Pour rejoindre les lacs au nord, le modeste canal Kanal Talcki, est une symphonie de parfums digne des plus grands noms. Bois brûlé, fragrances de fleurs diverses, parfum des tilleuls de la rive… Le vert emplit l’espace, les oiseaux souhaitent le bonjour, accompagnent tout du long, et dans les roseaux, on peut parfois apercevoir un ragondin, un castor, et même un renard sur la berge. Après le lac Taltowisko, le canal Lelecki débouche sur un ponton minuscule un peu surréaliste. A l’extrémité s’élève un escalier en colimaçon qui mène… nulle part. Sa ferraille bleue et branlante conduit à une plateforme coiffée d’un chapeau chinois, d’où, à 2,50 m du sol, on peut plus facilement observer les évolutions. Les évolutions de quoi, à propos ?
En fait cet endroit bizarre était il y a quelques années le bassin pour la baignade d’un « camp de jeunes » socialiste. Il était alors fermé par une rangée de bouées et l’escalier servait au maître-nageur pour surveiller ses ouailles. Les temps ont changé et le bassin est devenu ce port minuscule. Sic transit gloria mundi (3) , disait mon prof de latin.
Le bateau, en silence, avale les vagues avec la régularité d’une limousine de grande classe et enchaîne les canaux et les lacs jusqu’au lac Niegocin, le plus grand de cette série. C’est là où se niche Gizycko, tout au fond.


Un pont tournant à la manivelle

C’est la porte du nord. Le ciel de plus en plus menaçant au-dessus de Gizycko précipite un peu notre tour en ville. Une visite rapide, et pas grand-chose à voir, d’ailleurs. Les deux seuls monuments notables sont une grande bâtisse à l’abandon, vestige de l’aile d’un château du XIVe construit par les Chevaliers Teutoniques, et un pont tournant en bois du milieu du XIXe, l’un des deux seuls spécimens de ce type en Europe. Un autre monument, en dehors de la ville, peut se visiter : Fort Boyen. Pas de jeux télévisés dans celui-ci, mais une construction en étoile à sept branches un tant soit peu envahie par les herbes. Le grand bâtiment en briques rouges abrite un musée dans l’une des casemates.
Dans les magasins spécialisés, le rayon des vodkas laisse songeur… La nuit est calme dans la marina, bercée par le bruit des gréements qui claquent dans le vent. Un alignement de dériveurs d’une école de voile forme une sorte de grand peigne jaunâtre dans l’obscurité.
Le pont tournant ouvre la voie vers le nord. Nous y arrivons quelques instants seulement avant que celui-ci ne pivote. A heures fixes, un peu comme dans les horloges à automates hollandaises, un homme aux cheveux gris abaisse les barrières et vient planter sa grande manivelle sur le gros boulon qui fait pivoter l’engin, l’air accablé de celui qui a déjà répété le geste des milliers de fois. Il tourne autour, en pensant probablement à tout autre chose. Le prix du pain, le mariage de sa petite nièce, le prochain match de foot… Le pont vire lentement sur ses roues de fer, en grinçant un peu mais pas trop, comme s’il ne voulait pas ajouter au malheur ambiant un bruit intempestif. Autour, les grands arbres du parc se taisent, les passagers des voitures regardent passer les bateaux, et le château des Chevaliers Teutoniques espère encore en un conte de fées qui lui redonnerait sa splendeur d’antan.


A quelques kilomètres du bunker d’Hitler

Notre remontée vers le nord se termine dans la marina de Sztynort trouvée sur la carte, au fond d’un petit lac, le Sztynorckie. Quelques embarcations à l’ancre sont cachées dans les roseaux, et seul le mât dépasse des feuillages. L’impression est surprenante. Le ciel bleu est revenu, avec de jolis nuages blancs. Pour un peu on se croirait dans un écran d’ordinateur. Nous croisons quelques voiles, dont le reflet blanc s’enfonce comme un coin dans le lac. Le temps change à une allure folle par ici. Ne croyez pas une seconde qu’il fasse froid ou mauvais en été dans le nord de l’Europe. C’est un climat continental, et à ce titre, plutôt chaud l’été.
Pour le moment, les pontons sont presque déserts, tous les voiliers sont de sortie à louvoyer sur les eaux bleues du lac Kisajno, à côté. En haut de la butte s’élève un château, bâti au XVIe siècle et entouré d’un immense parc aux arbres gigantesques.

L’un des propriétaires fut le comte Von Lehndorf, qui participa à l’attentat contre Hitler en 1944 aux côtés de Rommel. Ce qui reste du bunker du Führer (la tanière du loup – Wolfsschanze) n’est qu’à quelques kilomètres d’ici, tout comme la frontière russe. Ici, on trouve tout pour le bonheur du navigateur, des restaurants au supermarché, en passant par boutique et shipchandler, et bien sûr, douches et commodités pour faire ses repas. Au coucher du soleil, la lumière tourne à l’admirable, et les reflets dans l’eau calme jouent avec nos yeux.


Au sud, la forêt et ses mystères

Au sud de Mikolajki, il faut choisir entre, à gauche le plus grand lac de Mazurie, le Sniardwy, et, sur la droite, une succession de lacs étroits se terminant en cul-de-sac pour les bateaux à moteur, à partir du lac Nidzkie. On y descend en une toute petite journée. De chaque côté du lac s’étend une immense forêt de pins et de sapins : la forêt de Pisz, classée Parc Naturel. Il y a bien longtemps, on y trouvait aurochs, ours et gloutons, sortes de petits ours à longue queue, qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne peuplent pas les restaurants. On y croise aussi des cerfs, des élans, des chevreuils, des sangliers, et quantité d’autres animaux plus communs. Avec un peu de chance, vous apercevrez un groupe de petits chevaux sauvages polonais, descendants des tarpans, aux robes grises et longues crinières noires. En étant silencieux et amical, on peut aborder et aller les caresser, car ils ne sont pas trop farouches. En revanche, n’espérez pas trop voir un lynx ou un loup. Ils vivent au plus profond de cette forêt de 86 000 ha.
L’écluse de Guzianka, la seule de l’endroit, sépare la suite de lacs en deux à la façon d’un nœud papillon. Elle n’est pas bien grande, et les murs sont en pente oblique, munis de petits bouts de corde que l’on récupère avec la gaffe. Original, mais efficace. Une mouette, perchée sur ce qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une bricola (4) vénitienne, nous observe d’un œil bizarre.
La nature s’en donne à cœur joie : les arbres s’alanguissent jusqu’au ras de l’eau, de vieux pieux immergés reprennent vie et font des feuilles, et même un héron se pose à la façon d’une danseuse étoile sur une scène invisible. A la hauteur de Nida, les moteurs doivent céder la place au silence. Il faut donc repartir par le chemin inverse. Le ciel tourne au rose pâle lorsque nous apercevons un ponton, perdu au fond d’une petite baie. Il appartient à un hôtel en lisière de forêt. Nous en profitons pour effectuer un petit tour sur un chemin sablonneux, entouré d’arbres immenses. Mené par un cheval à belle allure, un chariot dont le conducteur nous regarde bizarrement, nous surprend, puis l’ombre d’un oiseau géant nous frôle. Son nid n’est pas loin. Un nid énorme, de la taille de celui d’une cigogne. Mais il n’y a pas de cigogne en forêt, comme chacun sait.  Nous en déduisons donc qu’il s’agissait d’un pygargue, sorte d’aigle à tête et queue blanche symbolisé sur le blason polonais, et nous remisons nos idées naissantes sur Jurassic Parc, puis nous rentrons au bateau en cueillant des fraises des bois.


Orage de fin

Nous avons quand même voulu jeter un coup d’œil au lac Sniardwy, surnommé « la mer de Mazurie ». Il faut reconnaître qu’il est impressionnant. Au passage, nous croisons une armada de cormorans prêts pour le dernier congrès de la saison. Il y en a des centaines, dans l’eau et dans les airs.
Un petit vent sec s’est levé. Le ciel vire du bleu sale au bleu-gris, puis au gris et enfin au plomb, et l’obscurité tombe lentement vers treize heures. Un cygne solitaire nous contemple, interloqué : un gros grain se prépare, nous sommes au milieu de l’eau, et cela n’est pas raisonnable. Nous croisons un voilier blanc, irréel, qui fait route dans l’autre sens à toute allure. Nous sommes tentés de le suivre, mais sur la carte, un petit groupe d’îles nous tend les bras. Nous nous y réfugions en quelques minutes, jetons l’ancre devant une petite plage de sable bordée de roseaux, et la pluie se met à crépiter. C’est inouï. L’eau a pris la couleur du ciel. La symphonie Pastorale de Beethoven envahit la stéréo du carré, histoire de rester dans le ton, et il faut avouer que tout cela a une certaine allure.
Une heure plus tard, tout est terminé. Le pont brille comme s’il avait été verni de nouveau. Le bleu réapparaît par endroits, et nous quittons notre abri. Beethoven s’est tu. Le retour vers Mikolajki est silencieux. Chacun pense à la même chose. Demain, nous rentrons en France.

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Texte et photos Jean-François MACAIGNE

 

1 Compagne nationale polonaise

2 Lacs

3 Ainsi passe la gloire du monde

4 Pieu en bois signalant les chenaux et les changements de route